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Editor’s Letter #2 – L’ennui

Editor’s Letter #2 – L’ennui

Vous souvenez-vous de la dernière fois où vous avez prononcé la phrase suivante : “Je m’ennuie” ? Rassurez-vous, moi non plus. Et ceci n’a rien d’étonnant.

Quand je parle d’ennui, je ne parle pas de l’ennui qui dure deux secondes (ou deux minutes) en attendant quelqu’un, en étant bloqué(e) dans un embouteillage ou en attendant l’ouverture du bureau. Non. Je parle du vrai ennui. Celui qui prend aux tripes, celui qui pourrait rendre dingue s’il est mal géré. Celui qui peut et s’avère extrêmement productif et positif si, à l’inverse, il est bien géré.

Cet ennui là n’existe plus.

Tant mieux allez-vous me dire. Si on ne s’ennuie plus, c’est qu’on est bien occupés, qu’on a trouvé des solutions pour y pallier et que nos vies sont à présent bien plus remplies. Oui. Mais non. Remplies, c’est certain, nos vies le sont. Je vous mets au défi de croiser quelqu’un dans une journée qui ne vous dira pas qu’il est débordé.

Remplies par des occupations intéressantes et épanouissantes ? Pas toujours. Pas tout le temps.

Dans nos sociétés modernes, faisant l’éloge de la consommation, du plus et du mieux, s’ennuyer, ne rien faire, est assez mal vu. Comment diable est-ce possible en 2016 de bien pouvoir s’ennuyer et de n’avoir aucun occupation avec toutes les opportunités de tuer le temps qui s’offre à nous ? Nous voici dans l’ère du “Super”. Super-femme, Super-maman, Super-amante, Super-amie, Super-employée ou Super-entrepreneuse, je peux même ajouter (vu les tendances) Super-sportive, Super-healthy, Super-écolo. La demi-mesure n’est plus de mise. Tout se gère, de front, conjointement, dans 24 petites heures, sans se plaindre et en souriant. Seul dérapage accepté , le fameux “Je suis débordé”.

Mais a-t-on vraiment besoin de le tuer ce temps qui nous fait souvent cruellement défaut ?

Nous sommes tellement habitués à être constamment occupés que les temps morts effraient. Vous pensez que j’exagère ? Prenons l’exemple d’une salle d’attente chez le médecin. Sur 10 personnes, au moins 8 seront vissées sur leur téléphone. J’aurai bien dit 9, mais je compte laisser une petite marge d’erreur. Même constat dans les transports. Idem pour une file d’attente. Et l’exemple peut être réutilisable à l’infini. Qui joue, qui lit, qui navigue sur les réseaux sociaux, qui traine sur une application quelconque…

Quand le répit serait possible (à savoir à table, dans la chambre au lever / coucher, au petit-déjeuner…) l’extérieur arrive toujours à s’infiltrer par le biais d’un SMS, d’une notification, d’un mail impromptu et forcément urgent. Regardez bien autour de vous. Regardez parfois les tablées au restaurant où une majeure partie des convives préfèrent être “En ligne” plutôt que “IRL”. Regardez aussi dans votre entourage, vos amis qui parfois n’arrivent pas à lâcher leur smartphone plus de 30 secondes au risque d’une sensation de vide.

Qui ne s’est pas retrouvé interrompu par la sonnerie du téléphone de son interlocuteur qui préfère vous couper la parole et prendre son appel plutôt que de poursuivre votre discussion ? Qui n’a jamais été coupé à de multiples reprises dans une situation similaire par un échange de SMS ô combien nécessaire ?

Avec tout ça, dites-moi, à quel moment l’esprit est libre ? A quel moment s’évade-t-il ? Se met-il en pause ? S’aère-t-il ?

Dans nos sociétés modernes nous voici confrontés à un phénomène qui, s’il n’épargne pas les adultes, n’épargne plus les enfants : le burn-out. Et si vous doutez de mes paroles, je vous invite à lire l’excellent article sur le burn-out des enfants que l’Express a rédigé. Effrayant non ? Nous voici même capables d’inventer une nouvelle maladie : le FOMO (fear of missing out). C’est dire.

Je déplore que l’ennui, le vrai, soit devenu si rare.

Née dans les années 80 (dit ainsi, j’ai l’impression d’être une mamie), j’ai connu l’avènement d’Internet et la révolution engendrée par l’accès au monde. J’ai connu la vie d’avant aussi pendant un bon moment.

Je me souviens qu’aller chez le médecin signifiait lire de vieux magazines périmés depuis au moins 5 ans. Qu’attendre voulait dire poireauter pendant un moment sans autre occupation que de regarder les aiguilles de sa montre filer. Je me souviens que les tablettes n’existaient pas et qu’on ne les mettait pas dans les mains d’un enfant “pour qu’il s’occupe” et qu’un blu-ray ou Disney Channel n’étaient pas les conteurs d’histoires du soir. Je me souviens qu’on achetait des livres, qu’on les amenait avec nous dans les transports quand c’était trop long et qu’on prenait le temps de lire sur du vrai papier, des mots plus travaillés.

Je me souviens évidemment de l’ennui, enfant, seule dans ma chambre (fille unique) ayant fini de jouer avec ce que j’avais sous la main, et me demandant ce que j’allais bien pouvoir faire. Je me souviens inventant des histoires sans queue ni tête que j’enregistrais sur un tout petit lecteur cassette (et ouais, vieille j’ai dis). Je me souviens d’avoir eu une imagination débordante qui m’a amené à créer et écrire bien des choses, noircir des pages et des pages de textes et de paroles de chanson (et ouais bis) et d’avoir compris par ce biais que j’aimais raconter des choses.

Je me souviens pestant d’une voix lancinante “Je m’ennuiiiiiiieeee” un peu plus âgée mais ravie en réalité de m’ennuyer, sachant que cet ennui me permettrait de lâcher prise, d’ouvrir mon esprit, de remettre de l’ordre dans mes pensées et puis d’écrire. Je me souviens d’heures passées assise sur mon lit à fixer un point sur le mur (non, ne partez pas), fixer un bout de cette tapisserie rose enfantine avec nuages et petites maisonnées, sans bouger, sans rien faire d’autre que de fixer ce point et attendre que mon cerveau me balance une flopée d’images à trier, à jeter, à garder, à choyer ou à travailler. Méditation de pleine conscience avant l’heure ? Et pourquoi pas ?

Souvent apaisée et productive, voilà comment me laissaient ces phases d’ennui intense. Aujourd’hui, à 30 ans, j’ai bien du mal à le retrouver cet ennui fascinant et voilà qu’il me manque.

Sur-sollicitée par les informations (intéressantes ou non, dramatiques ou non) par les priorités qui parfois n’en sont pas, par l’extérieur (pas notre entourage, le “grand” extérieur), je me retrouve moi-aussi, téléphone vissé entre les mains, entre Candy Crush et Instagram (ô combien intéressant mais ô combien chronophage), rongée par ce sentiment de ne plus avoir le temps et souffrant d’un léger FOMO lors de périodes “critiques”.

La digitale détox qui fait tant rire certaines personnes est loin d’être stupide. J’ai, depuis plusieurs années, mis en pratique quelques règles de conduite : pas de téléphone à table, pas de téléphone dans chambre, le soir on éteint et on le laisse dans le salon. Le réveil -cet appareil cruel- existe pour une raison, autant s’en servir.

Mieux, depuis quelques mois, je reprends le temps de prendre le temps. Le temps de me poser, d’observer, d’être attentive au monde et à la vie qu’il y a autour. Un moment assise dans la nature à observer le paysage (sans iPhone pour faire une super photo pour Instagram), les feuilles dans les arbres qui frémissent, un oiseau qui fait sa vie, un cours d’eau et son apaisante musique. Un moment assise en terrasse à observer les gens, à imaginer leurs vies (c’est un exercice vraiment excellent), à regarder leurs attitudes et tenter de comprendre ce qu’ils vivent à l’instant T (ne partez pas bis).

Prendre le temps de faire à nouveau entrer la créativité dans mon emploi du temps. Produire mais pas pour être rentable, juste pour se sentir vivant, libre et capable de tout (ou presque). Couper et s’ennuyer. S’ennuyer et ressentir le manque de vérité, de “vrai”. Se reconnecter mais à soi, pas à une box, et en être ravie. Pas besoin de livres de développement personnel, il suffit juste de revenir à l’essentiel.

D’ailleurs, j’entends taper à ma porte. Ferait-il son retour avec le mois de Mars qui débute ?
L’ennui existe peut-être encore un peu après tout.

Je vous souhaite une très belle journée.

A relire : l’Editor’s Letter #1 – Cher février 2016.


Créatrice du blog mode tendance et beauté "About-a-Girl.com". Journaliste et community manager freelance.

  1. Un article très intéressant ! Merci :)

  2. Céline

    3 mars

    Hello ! Tu l’expliques bien, mais moi j’appellerais pas ça l’ennui…(pour moi je parle) C’est un moment où on se retrouve avec soi-même, où il serait intéressant de lâcher prise, de prendre conscience de se qui perturbe notre esprit, de se concentrer dessus et “faire avec ” plutôt que se plaindre et d’angoisser. C’est un temps à prendre, 10min, c’est rien en fait !
    Ouais je suis en train de lire un livre qui explique la méditation car j’aimerais m’y mettre, il est très intéressant et enrichissant, rien qu’à le lire ça apaise haha !
    Ça a déjà un peu changé ma vision de la/ma vie et sur “l’ennui” notamment.
    Et je pense que le téléphone, Internet tout ça, n’est pas un mal, ça canalise notre concentration tout en nous ouvrant sur extérieur et les autres dans un sens. A ne pas abuser bien sur, comme tu dis, au resto ça craint…
    Bonne journée !!

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